Le désir d’être une actrice
Scarlett Johansson naît le 22 novembre 1984 à New York. Chez elle, le cinéma a déjà sa place : sa mère, Melanie Sloan, aime les films et les comédiens. La petite fille imite, observe, veut entrer dans le jeu. Melanie l’accompagne aux auditions, mais ne cherche pas à précipiter les choses. Elle lui conseille même d’attendre, tant le métier demande de travail ; Scarlett insiste.
Les premiers essais pour la publicité se terminent souvent dans les larmes. Sa mère décide alors de ne plus l’y présenter : elles essaieront le cinéma et le théâtre. Plus tard, devenue sa manager, Melanie veillera aussi sur ses choix de rôles. Johansson dira de cette présence qu’elle fut d’abord une protection, puis un soutien à ses propres désirs d’actrice.
Il faut se garder de transformer ces années en légende rétrospective. À sept ou huit ans, on ne connaît pas encore la carrière que l’on aura. On apprend à recommencer, à attendre qu’une porte s’ouvre. Pour Scarlett, l’une de ces portes donne sur le théâtre new-yorkais : en 1993, elle joue dans Sophistry, de Jonathan Marc Sherman, à Playwrights Horizons. C’est une scène Off-Broadway, et déjà une rencontre avec le métier plutôt qu’avec son image.
Grandir sous le regard des autres
Le cinéma arrive avec North, en 1994. D’autres rôles suivent, mais L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, sous la direction de Robert Redford, rend son visage familier à un public bien plus large. Elle y incarne Grace, une adolescente blessée après un accident : un personnage dont la douleur se tient souvent dans le silence, loin des démonstrations attendues d’une jeune interprète.

À mesure qu’elle grandit, le risque change de forme. Il ne s’agit plus seulement d’obtenir un rôle, mais de ne pas se laisser enfermer dans celui de l’enfant que le public a connue. Ghost World, en 2001, lui offre un autre terrain : l’ironie, l’embarras de grandir, cette façon qu’ont les amitiés de se déplacer avant même que l’on sache les nommer. La transition vers des personnages adultes ne se fera pas en un seul film ; elle est déjà en cours.
Une présence, plusieurs voix
En 2003, deux films rendent ce passage impossible à manquer. Dans Lost in Translation, Sofia Coppola la filme à Tokyo, attentive à tout ce qui passe entre les mots ; dans La Jeune Fille à la perle, Peter Webber lui demande une présence presque immobile. Les rôles n’ont guère en commun que leur retenue. Johansson reçoit le BAFTA de la meilleure actrice pour le premier et une seconde nomination, la même année, pour le second.

La décennie ne la fixe pourtant pas dans un registre. Elle tourne avec Woody Allen dans Match Point, traverse le cinéma de genre et les grandes productions, puis prend le temps de chanter. Anywhere I Lay My Head et Break Up ne constituent pas une parenthèse à effacer de sa carrière : ils disent aussi son intérêt pour la voix, pour ce qu’elle peut raconter quand le visage quitte l’écran.
Changer d’échelle sans changer de métier
Elle revient à la scène avec A View from the Bridge et reçoit en 2010 un Tony Award pour son interprétation. La même année, Iron Man 2 introduit Natasha Romanoff, personnage qu’elle accompagnera pendant plus d’une décennie dans l’univers Marvel. Entre Broadway et les plateaux d’une franchise mondiale, les moyens changent radicalement ; la question du personnage, elle, demeure.



C’est ce qui rend ces années plus intéressantes qu’une opposition entre cinéma intime et spectacle populaire. Dans Her, sa voix seule donne corps à Samantha. Dans Under the Skin, son visage familier devient presque étranger. Ailleurs, elle prête à Black Widow une continuité rare à cette échelle de production.
Sa vie change aussi hors des plateaux. Sa fille Rose naît en 2014, l’année où elle épouse Romain Dauriac. Johansson racontera plus tard que cette naissance l’a amenée à regarder autrement son temps, son travail et les choix qu’elle voulait faire pour elle-même.
Le temps des recommencements
Ses rôles dans Marriage Story et Jojo Rabbit, deux films de 2019, lui valent deux nominations aux Oscars 2020, l’une comme actrice principale, l’autre dans un second rôle. Ce voisinage est révélateur : Nicole, dans le premier film, cherche à reprendre la parole sur sa propre vie ; Rosie, dans le second, tient debout au milieu d’un monde qui vacille. Deux façons de faire sentir une résistance sans la jouer de la même manière.


En 2020, elle épouse Colin Jost ; leur fils Cosmo naît l’année suivante. Elle parle de ce que la maternité a déplacé en elle, mais garde ses enfants à l’écart de l’exposition publique. Ayant grandi sous le regard des autres, elle sait que l’anonymat, une fois perdu, ne se retrouve pas.
Black Widow, sorti en 2021, donne enfin à Natasha Romanoff un film qui porte son nom. Ce qui frappe, à ce stade, est la possibilité de revenir à une figure connue, puis de repartir vers une histoire dont elle ne sait pas encore tout.
Passer de l’autre côté
Avec Eleanor the Great, présenté à Cannes en 2025 dans la section Un Certain Regard, Scarlett Johansson réalise son premier long métrage. June Squibb y joue une femme de 94 ans dont le récit finit par prendre une vie qui lui échappe. Que cette histoire de transmission et de parole ouvre son parcours de réalisatrice n’a rien d’un point final : c’est une autre place à prendre dans la fabrication d’un film.

Elle continue, dans le même mouvement, de jouer pour d’autres. En 2026, Paper Tiger de James Gray la ramène à Cannes comme actrice. La petite fille qui voulait jouer n’a donc pas simplement « réussi » à devenir actrice. Elle a trouvé une façon de le rester, en acceptant que ce métier ne cesse de changer de forme — et qu’il lui soit désormais possible d’en inventer une autre.

